Faut-il philosopher pour bien vivre ?
La réflexion philosophique est, depuis le condamnation de Socrate, l'objet de réactions les plus contradictoires et les plus extrêmes ; et cela y compris au sein même de la corporation des philosophes ou reconnus comme tels : Pascal ne parle-t-il pas de la misère et de la grandeur des philosophes dans la mesure où ils seraient tentés par l'exercice de la raison critique, de récuser, sinon la foi en elle-même, du moins le dogmatisme religieux qui l'accompagne? Kant ne tente-il pas de démontrer que la métaphysique, science d'une réalité qui échapperait à toute expérience possible, noyau dur, pour beaucoup, de la réflexion philosophique, est une illusion ? Quand ce conflit devient une ambivalence au coeur même de certains discours philosophiques ; il est alors indispensable de se poser la question de sa valeur, non pas comme connaissance positive, ce qu'elle ne peut probablement plus revendiquer être aujourd'hui, mais comme démarche critique nécessaire, voire indispensable, au bien vivre ; Pascal ne disait-il pas qu'elle ne vaudrait pas une heure de peine sans cela ?
Pour les philosophes de l'antiquité, la réflexion philosophique serait sous-tendue par le désir de devenir sage en vue du plus grand bien, au double sens : être plus heureux soi-même et plus justes avec les autres ; bref, accéder à un bonheur moins illusoire et plus durable grâce à la connaissance et à la pratique de la vertu dans un rapport plus raisonnable à soi et aux autres et plus rationnel au monde et à la vie. Elle serait, en cela, la mise en oeuvre de la raison pour réduire et traiter favorablement les contradictions universelles de l'existence humaine afin de la rendre plus cohérente et plus sensée, en pratiquant le doute vis-à-vis des illusions qui les entretiennent, voire les exacerbent en les masquant. La lucidité que produirait la raison critique quant aux croyances communes irrationnelles, politiques et/ou religieuses, serait la condition pour affronter sereinement les difficultés de la vie et pour s'en rendre moins dépendants. Mais pour beaucoup de non-philosophes, en pratiquant le doute systématique, dans l'ordre des principes fondamentaux du bien-vivre, elle serait dangereuse en cela qu'elle compromettrait radicalement le jeux des croyances collectives, nécessairement suprarationnelles, voire irrationnelles en les délégitimant ; alors qu'elles sont la condition de l'accord entre les hommes d'une même culture nécessaire au bien-vivre ensemble, c'est à dire à la réduction du risque de violence en assurant la promotion de la convergence, voire de la coopération des désirs et des volontés individuels. Accusée de subversion de l'ordre culturel, politique et social stable établi, elle serait doublement condamnable :
1) Elle compromettrait le confiance en soi qui accompagne la certitude du rôle et de la valeur socialement reconnue de chacun ; or une telle confiance est la condition du bonheur personnel.
2) Elle favoriserait une attitude sceptique et individualiste (« penser par soi-même ! ») qui ferait courir un risque grave d'anarchie grave ou de rébellion contre les pouvoirs établis dont la légitimité et donc le stabilité non-violente repose sur des croyances communes tout à la fois indiscutables.
Cette contradiction qui, philosophiquement exprimée, traverse la philosophie elle-même, c'est à dire son rapport à elle-même, pose donc la question de savoir si la réflexion philosophique est une condition nécessaire, sinon suffisante, d'ordre logique et/ou éthique, du bien vivre avec soi (le bonheur), avec les autres (la morale) et/ou les deux (l'éthique) ; si non, pourquoi ? si oui, en quoi ? et à quelles conditions et dans quelles limites ?
Ces questions engagent en effet le statut de la réflexion philosophique comme ferment de la pensée dans une société qui ne peut être libérale qu'à la condition que chacun se veuille autonome et donc elles ont pour enjeu la définition revendiquée de notre société démocratique.




Ecrire un commentaire
cette fiche est interessante dans la mesure ou elle traite des 2 notions et de plus elle montre bien le lien entre celles ci
erding le 16/06/2010 à 12:10 - 74250
Permettez moi d'émettre une petite objection , vous répétez ici plusieurs fois la notion d'obligation , " L'homme est obligé d'inventer et de fabriquer des objets parce que " , or il me semble que l'obligation suppose la liberté . Vous soulignez pourtant la nécessité du travail comme condition de la survie de l'homme . L'homme n'est alors pas libre devant le travail , il n'en va pas de sa volonté , ne faudrait-il pas dire " contraint " , si le travail est une fatalité comme vous le dite , l'homme , face à cette nécessité , n'est-il pas " contraint " , dans le sens d'une pression , d'une violence qui s'exerce sur lui et qui le place devant le travail comme condition de sa survie ?
Pauladeb le 16/06/2010 à 09:13 - 72000
(Vous devez être membre pour commenter)